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09/07/2012

Préface de L'être et le néon, par Yann Moulier-Boutang

L’être et le néon

Préface

Par Yann Moulier-Boutang

 

Urbanité des réseaux sociaux

Je ne connaissais pas Luis de Miranda. Je n’avais pas lu ses livres, dont le catalogue est impressionnant.  C’est à travers quelques échanges sur Internet que nous sommes devenus « amis » virtuels. La force des liens faibles permet des rencontres qui auraient demandé beaucoup de temps et pas mal de chance. J’ai appris ainsi que Luis de Miranda est à la fois philosophe, écrivain, éditeur, tarabusté par notre contemporain, grand amateur de « créativité », ou plus exactement fermement décidé à donner un statut à cette notion qui est devenue, comme le « développement durable », un décor commode pour masquer un vide effarant de pensée.  Aussi, quand il m’a demandé d’écrire une préface pour son nouveau livre, j’ai dit oui, malgré les contraintes de temps (qui est heureusement dilatable, contrairement à ce que racontent ceux qui se lamentent sur le temps qui passe). Et je n’ai pas regretté le petit coup de folie d’inscrire son livre à la liste des choses à faire. Car ce petit livre est un bijou d’intelligence, de finesse, de culture qui prend un objet technique sans rechigner et le tourne et le retourne comme Heidegger nous avait appris à le faire avec les chaussures de Van Gogh... (cliquer sur "Lire la suite").

 


 

Ceci n’est pas un canular

 Bien sûr, lorsque vous lisez le titre calqué sur La Lettre et Néon de Boris Vian, vous vous dites : Je vais passer une heure agréable à parcourir un retour vers l’existentialisme de Saint-Germain des Près. La ville n’est-elle pas une chose mentale et rumination ou rumeur des passés ? Comme moi, sans doute, vous détestez le néon utilitaire – de bureau, pas celui des enseignes de la ville – pour le mal qu’ils ont fait à nos yeux dans les salles de classe, avec cette lumière aussi intermittente qu’un écran de télévision. Et puis dès les dix premières pages, vous comprenez très vite que cet essai « à la française », dans les pas de Baudrillard et de Vaneigem, s’avance modeste et masqué, mais non sans un culot juvénile. La promenade est ancrée dans la ville, par la marche, dans la tradition de la redécouverte situationniste de l’errance. C’est aussi un constat désabusé et critique sur les lunaparks, la marchandisation, la société du spectacle – mais ce n’est pas là le plus original.

Ce qui frappe plutôt, c’est l’ambition d’une méditation sur les cartes de la modernité contemporaine, sur le fameux Grand Paris, sans les faux fuyants du postmoderne, de la citation absurde. Luis de Miranda se promène, il vous conte qu’il se promène mais il vous mène avec une grande maîtrise et sait où il veut aller. Rien de gratuit, de surréaliste dans cette rencontre de l’enseigne de Kebbab sur la table de dissection de la Ville Néon. C’est plutôt une seconde méditation cartésienne après Descartes et Husserl : où le poêle et sa chaleur a fait place au bruit vrillant du gaz dans un tube. Je suis, je créé donc j’entends. Il est revigorant d’entendre enfin une ambition : celle de philosopher et de penser l’époché de la ville, du sujet (le « superjet »), le mouvement, le pluriel, le chaosmos.    

Attention donc ! Ici un chantier philosophique commence. La voie se rétrécit. Ralentir travaux, vitesse réduite dans la lecture. Savourez. Luis de Miranda ne parle ni de la vitesse, ni de la lenteur ce vrai mouvement des sens qui reconquiert la ville, mais son essai y participe puissamment.

 

Le néon métonymique  

Qui sait que l’Opéra Garnier fut illuminé par des bandes de néon de couleur en 1919 ? Le néon est un objet technique sur lequel on dit généralement peu de choses précises. Il est mis à découvert de jour, hors de son halo magique lumineux, comme la limite du visible, son épuisement (car il est une lumière sans chaleur, sans risque d’embrasement),  mais un épuisement heureux car il nous tourne vers un au-delà du visible totalement immanent : « L’infini dans le fini »

Les intercesseurs de ce parcours sont nombreux : Hugo, Baudelaire, David Harvey, les Sublimes : le Paris du XIXe et du premier XXe est évoqué et cette technique de lumière (on connaissait Edison et l’éclairage au gaz de New York) est en soi passionnante pour les urbanistes et architectes, ou plutôt les urbatectes selon le beau mot forgé par Schuiten et Peters. Mais  Platon, Héraclite, Marx, Nietzsche, Deleuze, Proust ne sont pas loin. Luis de Miranda ne parle pas cette fois-ci de Bergson, et seulement un peu de Félix Guattari dont il partage le même goût des néologismes débridés, de plier la langue à sa pensée et à la construction du réel. J’aime son néologisme, le Créel, pour le réel qui congédie les naïvetés d’une matière ou d’un esprit. Son parti-pris créaliste confère à sa médiation sur la Ville un ton joyeux, un timbre de cuivre et de cor clair.

En cela, il ne ressemble pas à la grande tradition moraliste française à laquelle les situationnistes doivent beaucoup. Une phrase comme « Le néon est une métonymie de l’identité actuelle, énergétique, visible, illuminée, branchée » aurait pu être signée Baudrillard ou Virilio. Mais je retrouve une jubilation et une confiance dans l’avenir, dans l’aion et l’éon longuement développés dans les derniers chapitres, qui lui reviennent à lui seul.


L’objet technique transculturel

L’autre aspect singulier de ce petit livre tient dans sa façon de traiter de la technique et de la technologie en les intégrant profondément à la culture. Les détails scientifiques, érudits, se fondent dans l’expressivité de l’historialité de l’homme urbain. « Peut-on édifier un code qui ne soit pas porteur d’identité ? Peut-on concevoir une individuation qui ne soit pas une forme, un néon, un être ? », interroge l’auteur. Cette question récurrente fait corps avec l’histoire détaillée de l’invention par Johann Heinrich  Winckler du premier tube fluorescent en 1745 en Allemagne, jusqu’à Georges Claude, découvreur du néon à Paris en 1912, avec l’enseigne Cinzano. Qui se souvient aujourd’hui que Paris fut la capitale absolue des enseignes de néon avant Los Angeles et Las Vegas, puisque le brevet  de Claude ne fut vendu aux Etats-Unis qu’en 1923 ?

Le grand anthropologue cubain Fernando Ortiz explora toute la société de son île à travers l’opposition du sucre et du tabac (1939). Il inventa le transculturalisme, dont Malinowski, qui le lut avant ses Argonautes du pacifique (1940),  ne retint que le vilain mot d’acculturation. Disons que trop souvent les contempteurs des lumières de la ville et du règne de la marchandise s’appuient, fût-ce de façon inconsciente, sur l’acculturation qui distille un parfum d’aliénation, de dégradation de l’être. Luis de Miranda se situe clairement dans son livre du côté du transculturalisme.  Pourquoi ?


Paris musée ou Paris pas mort ?

Parce qu’à notre sens, il développe une théorie de la liberté possible, praticable, une anti-aliénation, non pas un autre « regard » mais une autre perception et construction de la réalité, un Créel comme il le nomme avec fougue. Certes le Paris patrimonial se transforme en icone morte, en musée. Mais tout à côté du Louvre, c’est l’expérience toute Benjaminienne de banales enseignes kitchs de petits commerces qui ouvre l’expérience d’un passage. Le néon, cette parfaite image de la lumière froide, sans risque, vibre, fait du bruit. Quand nos yeux fatigués, usés, gavés d’icônes opèrent ce que Husserl aurait nommé une réduction phénoménologique radicale, quand ils s’aveuglent provisoirement, alors  ils entendent quelque chose.

Ne cherchons pas dans une survoyance, dans un au-delà de la caverne, dans un dérèglement raisonné des yeux, l’accès à la ville. Dans une phrase forte, comme nombre de celles qui parsèment cet essai nerveux, Luis de Miranda écrit : « L’écologie doit devenir une échologie, le poète doit se faire oyant plus que voyant ou survoyant ». L’écologie, l’économie, l’oikos ou l’entours, le halo, plutôt que le mot galvaudé d’environnement, doivent entendre, « voir avec les oreilles » comme le recommandait le génial Shakespeare. 


Le primat de l’ouïe sur la vue et sur l’écrit

Un thème récurrent, comme la ritournelle deleuzienne, le leitmotiv wagnérien ou proustien, termine presque chaque chapitre. Il détrône le primat du visible dans la métaphysique occidentale. Là ou Heidegger et Wittgenstein, au plus opposé du champ philosophique, s’étaient tournés tout deux vers le langage, là ou Derrida voulait en venir à l’écriture, à la trace, Luis de Miranda veut entendre la voix, la musique, et en arriver à une acousmatique. Le coup de patte vaut aussi pour Michel Foucault : « La fabrique de soi a pour modèle absolu la lumière. L’être est bel et bien un néon. »

Revient-il vers l’Exode, lorsque le « je suis celui qui suis », le créateur suprême, est une voix qui fait ouïr le bruit crépitant du feu dévorant ? La part de l’invisible, de l’indicible  et la joie de la création sont très proches de la Musique des Sphères et de cette Cité de la Musique évoquée dans le chapitre final. « Créer, c’est écouter l’invisible, l’inouï et maintenir une fidélité à cette entente. Mais sans cesse affleure la tentation de manifester cette création, de la rendre tangible, visible, jaugeable » : cette phrase fait signe vers une différence ontologique sensiblement différente d’Heidegger, malgré une proximité de timbre. On a envie d’en savoir davantage. Et c’est très bien ainsi. Une conclusion qui n’ouvre pas n’augmente pas notre puissance d’agir.

 

Ancien élève de l'ENS, Yann Moulier-Boutang est professeur agrégé des universités en sciences économiques, et enseigne notamment à l’université de technologie de Compiègne. Il dirige la rédaction de la revue Multitudes, et a publié notamment Le Capitalisme cognitif, la nouvelle grande transformation (éditions Amsterdam, 2008).



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